Le livre tomba lourdement au sol, manquant de lui écraser l’orteil au passage.
« Merde » s’entendit elle dire à la pièce vide.
Elle posa dans le carton la pile qu’elle avait dans les mains, passa une mèche de cheveux derrière son oreille, et se baissa pour ramasser le fuyard.
Un sourire se peignit aussitôt sur son visage : le journal intime de son adolescence ! Comment avait-elle pu l’oublier celui-là ? Il était resté dans sa bibliothèque pendant toutes ces années, sans qu’elle n’y fasse plus attention, comme s’il avait disparu de son existence.

Elle s’assit sur le plancher, posa son dos contre le mur, et ouvrit le petit loquet qui maintenait le journal fermé. Une multitude de petites choses tombèrent du livre : des bouts de papiers griffonnés, un ticket de cinéma, une photo d’identité, une rose séchée...
Son sourire s’épanouit complètement. Elle commença à feuilleter les pages et s’étonna de l’écriture ronde et naïve qu’elle avait à l’époque. Son regard parcourait rapidement les lignes d’écriture :
Christian m’a proposé d’aller au cinéma... Clémence dit qu’il est amoureux de moi, je n’y crois pas !!! (...) Il m’a embrassé, c’était trop bon !!! (...) Je l’aime tellement, c’est l’homme de ma vie, c’est sûr !

Les pages défilaient sous ses doigts.
... Christian m’a encore écrit une lettre d’amour, il dit que je suis son âme sœur...
Elle releva la tête et regarda soudain inquiète autour d’elle, comme si quelqu’un avait pu entrer dans son appartement pour la surprendre en flagrant délit de nostalgie. Bien sûr qu’il n’y avait personne ! Qui aurait pu rentrer ? La porte était fermée et Alexandre n’était pas encore partit de Lyon pour la rejoindre sur Paris...
Pourtant, elle sentait qu’elle venait de rougir. C’était idiot. Pourquoi se sentait-elle soudain toute chose ?

Elle regarda la pièce silencieuse. Des grains de poussière volaient dans le rayon de soleil qui passait par la fenêtre. Dans quelques jours elle quitterait définitivement son petit logement pour emménager avec Alexandre, son fiancé.
(Ma fille, es-tu sûre de l’aimer suffisamment pour le supporter au quotidien ?)
Comme pour chasser cette pensée surgit d’elle ne savait trop où, elle se redressa et se dirigea vers la fenêtre, son journal intime toujours en main. Son corps lui donnait la sensation d’être légèrement saoule, comme après une coupe de champagne.

Elle rouvrit le livre à la lumière de la fenêtre.
...Cette après-midi, les parents de Christian n’étaient pas là. Nous sommes restés allongés sur son lit en écoutant en boucle le dernier album de Nirvana. Et...
Alors, son petit appartement parisien devint soudain plus grand, comme pour y accueillir toute l’émotion de ces souvenirs. Oh oui elle se rappelait... les premiers baisers, timides et maladroits mais tellement romantiques. Les papillons dans le ventre lorsqu’ils étaient ensemble. Le contact de sa main dans la sienne quand ils se promenaient en ville. L’appréhension lorsque ses parents apprirent qu’elle avait un amoureux. Le sentiment naïf et pur propre à cet âge, que leur amour serait réellement « pour toujours » et qu’ils pourraient à deux, conquérir le monde. Et puis cette après-midi-là.... Tellement d’envies et d’angoisse. Tout se bousculait dans sa tête. Le contact du corps de Christian contre le sien. Dans la pénombre de la chambre, elle avait rougi tout du long qu’ils avaient fait l’amour pour la première fois. Comme aujourd’hui, en relisant l’écriture ronde et penchée dans le silence de son appartement...
Elle soupira.


Bien sûr, elle n’avait pas vraiment oublié cette première fois – ça ne s’oublie jamais- mais elle avait perdu, au fil des années, tout ce qui en avait fait la saveur. Comme un sachet de thé qui infuse lentement, ces souvenirs lui faisaient réaliser qu’elle ne se rappelait pas avoir vécu de sentiments aussi forts par la suite.
(L’aimes-tu vraiment ?)
Elle était à présent bien embarrassée. Qu’allait-elle pouvoir bien faire de ce journal ? Devait-elle le jeter ou le garder précieusement ? Et si Alexandre tombait dessus ? Pour sûr qu’il se moquerait d’elle.
Mais jeter ce livre c’était comme jeter tout ce en quoi elle avait voulu croire étant jeune. Non impossible !
Elle se dirigea vers les cartons de déménagement et le rangea sous d’autres livres, comme on dissimule un trésor précieux. 
Avait-elle renoncé à ses rêves d’adolescente au fil de ces années ? Etait-elle devenue celle qu’elle avait voulu être ? Qu’était devenu Christian ?
(Oh trop de questions ! Ce n’est pas le moment !)
Curieusement, la joie qu’elle avait éprouvée depuis toutes ces dernières semaines à l’idée d’emménager avec Alexandre venait de se modifier subtilement. Non pas qu’elle ait disparue, non, mais c’était comme si la joie s’était...émoussée.


Elle décida de faire une pause et de se faire chauffer un thé. Elle avait besoin de reprendre ses esprits. Elle se sentait légèrement stupide. 
Dehors le ciel était magnifique.
Son téléphone, qui était posée sur la table de la cuisine, se mit à vibrer et la sortit de sa torpeur. La photo d’Alexandre s’afficha.
« Allo mon amour ? Tu as fini de tout débarrasser ?
- Pas encore tout à fait, répondit-elle, en se forçant à reprendre une voix normale.
- Ok. J’arrive d’ici trois heures environ. Tâche que tout soit bien fini, je n’ai pas envie de payer un supplément pour la location du camion si on ne le rend pas à l’heure !
- T’inquiète, tout sera rangé à ton arrivée...
- Ok ma chérie. Je suis impatient de vivre avec toi ! Tu sais que je t’aime ?
- J’espère Alex’. Parce que moi aussi je t’aime. »
Elle sentit qu’il était en train de sourire derrière son téléphone.
« Je dois te laisser Alex’, sinon je ne serais jamais prête. Il me reste encore à nettoyer l’appart’ avant de rendre les clefs ce soir... »
Elle l’embrassa et raccrocha.
Oui elle aimait Alexandre. Il n’y avait aucun doute là-dessus.

 

Publiée en janvier 2017 dans le cadre du prix St Valentin pour Short Edition

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